Le Musée Juif de Berlin, l'oeuvre "histoitec(h)turale archite(ch)storique" de Daniel Libeskind

Le Musée Juif de Berlin, construit entre 1993 et 1998, est une réalisation architecturale surprenante tant par ses formes que par l'ensemble formel qu'elle décrit. Surnommé le Blitz (éclair) par les Berlinois, le Musée Juif a sûrement du inspirer J.K. Rowling pour la cicatrice de Harry Potter...

Photo de Daniel Libeskind / François Morellet 1

L'ensemble massif du bâtiment (10000m²) ressemble en effet à une droite violemment cassée à plusieurs endroits. L'entrée se fait par le bâtiment baroque du Kollegienhaus en traversant le vide de l'entrée, au dessus d'un escalier qui conduit aux fondations de l'ancien bâtiment qui s'étendent sous terre. A l'extérieur, et ce de façon visible, a été conservée la contradiction structurelle avec "l'ancien bâtiment".
Les matériaux utilisés, (béton, ciment et autres indispensables de la construction mis à part) ne peuvent être une coïncidence quand à l'histoire derrière le Musée Juif. J'y viendrai lors de l'analyse.

L'intérieur du musée est à l'architecture ce que les labyrinthes sont à l'esprit humain: un défi. Les immenses espaces géométriques "remplis de Vides" arborent des angulations saillantes, aux formes assassines et brutes.
L'extérieur se nourrit de lumière et varie selon ses humeurs, rendant l'ingénieux alliage de métaux vivant au gré du temps. Les façades métalliques contrastent donc avec un intérieur différent, et les fondations externes ne sont pas les mêmes que celles de l'intérieur. Très agréable paradoxe. L'aspect torturé du musée n'est autre que réponse à sa signification historique, ou plutôt... à ses significations historiques.

Photo de Daniel Libeskind / François Morellet 2

Repoussant les limites-mêmes imposées par la raison, le Musée Juif s'impose comme une harmonie à 4 voix de l'architecture contemporaine. La forme de la construction est tracée comme un mouvement brutal, une expression esthétique qui, tout le long de ses allées, joue sur un déshumanisant déséquilibre et une perte aussi physique que mentale des repères, déstabilisant le visiteur comme ont été déstabilisés les juifs en Allemagne. La visite se transforme vite en épreuve, une épreuve éprouvante dont les niveaux de difficultés s'intitulent "Vides", "Tour de l'Holocauste", ou encore "Jardin de l'Exil".
Au delà des débats engendrés par la création d'un musée Juif à Berlin, Libeskind pense son projet selon des "axes" de création, ce qu'il a appelé "les idées maîtresses", autrement dit:
- l'impossibilité d’appréhender l'histoire de Berlin sans être conscient de l'apport considérable des citoyens juifs de Berlin sur les plans intellectuel, économique et culturel
-la nécessité d'intégrer physiquement et mentalement la signification de la Shoah dans la conscience et dans la mémoire de la ville
-la constatation que la reconnaissance et la prise en compte de l’extinction de la vie juive à Berlin et du vide qui s'est ensuivi sont indispensables pour que Berlin et l'Europe aient un avenir au sein de l’humanité.

Photo de Daniel Libeskind / François Morellet 3

Viennent ensuite les aspects de la réalisation, des significations pour le moins ésotériques qui ont servi à emplir le bâtiment d'une âme spécifique, une réincarnation de l'histoire juive en Allemagne.
Ainsi le lieu, le son, l'Homme, et enfin Sa création d'être représentés dans les murs de l’œuvre de manière implicite mais ô combien ingénieuse.

Les murs extérieurs contiennent des alliages 4130 et 6160 (Chromoly et Alu), développés par des ingénieurs allemands qui ont réussit à prouver leur solide stabilité moléculaire. Aujourd'hui utilisés dans de nombreux projets nécessitant un aspect esthétique et une endurance dans le temps, l'utilisation de tels métaux pousse à interpréter une solidité et une renaissance du judaïsme en Allemagne, rejoignant le premier axe de création de Libeskind.

L'architecture de l'esprit humain suit les labyrinthes du musée dans ce qui s'apparente à un ouvrage-hommage historique brillant de par sa structure tant physique qu'intellectuelle, un symbole optimiste érigé en tant qu’œuvre d'art.

Photo de Daniel Libeskind / François Morellet 4

Des(s)ein(s) Bucoliques diront-ils "Non à ce canon"?

"Geometree" est une série d’œuvres entamée en 1983 par François Morellet. Comptant aujourd'hui plus de 100 réalisations, ces compositions à base de géométrie tracée et de matière organique sont résolument inscrites dans ce qui est appelé "OpArt".

L'Optical Art est une technique de création abstraite orientée vers l'usage mathématique, utilisant de simples formes et couleurs pour créer des effets de vibrato, des plans de moirée, des illusions d'optique premier-arrière plan, et d'autres effets visuels de ce genre. Depuis des siècles (ne me demandez pas combien, j'hésiterais, honnêtement), la perspective a été l'essence même de l'illusion d'optique, permettant une mise en application d'un espace tridimensionnel sur des surfaces planes. Au milieu de 20ème siècle, des artistes comme Josef Albers, Victor Vasarely, ou M.C. Escher ont élevé l'OpArt à son paroxysme, en y incorporant des éléments de logique formelle, de paradoxes, et autres éléments scientifiques qui ont permis à des personnes comme Richard Anuszkiewicz, Jesús-Rafael Soto, Kenneth Noland, François Morellet, ou Lawrence Poons de nourrir leur créativité.

Les créations de la série "Geometree", comme le fin jeu de mots l'indique, sont faites à partir de tracés géométriques et de branches d'arbres ou autres éléments naturels. Les compositions complexes s'imbriquent dans une surface plane surélevée par l'incorporation d'éléments "étrangers" aux dessins des droites primaires. Dans certaines réalisations, l'amalgame des branches et des lignes domine, dans d'autres, ce sont des lignes droites qui prennent le dessus. La plupart des "Geometrees" sont construites à l'aide de nombreuses relations mathématiques complexes. Les lignes varient en largeur et en longueur, en grosseur et en présence. Certaines semblent si délicates qu'elles donnent une impression de survol de la toile. Les séquences de création sont soit répétées, à l'image d'une musique en 4*4, soit chaotiques et aléatoires, plus en adéquation avec une impro jazzy. Dans certaines oeuvres, Morellet pousse sa recherche en dehors de la toile, créant ainsi une autre dimension à son travail, en nous posant pieds sur lame (de rasoir), ne sachant plus si nous avons affaire à une toile ou à une sculpture.

L'exploitation scientifique en art est fascinante. François Morellet explore ici la relation entre science et nature de manière ludique mais paradoxalement très complexe. En insistant sur l'imperfection de la nature face à l'apparente "justesse" des créations de Sa création, Morellet nous entraîne dans un autre labyrinthe cérébral aux relations infinies.

La nature est source de science, nul doute que l'artiste s'en soit inspiré pour ses créations. Sur certaines des "Geometrees", on apercoit un cercle, dont un arc trace des intersections sur les arêtes de ce qui s'apparente à un carré. De telles relations sautent aux yeux de tout amateur de biologie moléculaire ou végétale, de mathématiques, ou d'histoire. Les relations que trace François Morellet ici sont nombreuses, on pourra penser à la Proportion Divine, largement démontrée par Fibonacci, où LE carré du rectangle forme un autre carré dans le rectangle restant qui lui même formera un autre carré laissant place à un autre rectangle et ainsi de suite à l'infini. Les arcs de cercles reliant des formes générées répondent au nombre d'or: 1.618 .
L'utilisation de 5 formes avec 3 branches dans une création (voir image plus bas) ne peut être une coïncidence: 3 et 5 sont deux chiffres de la suite de Fibonacci, dont les ratios forment le nombre d'or. (5/3 ~ 1.6) Mais l'application abyssale de cette construction ne se limite pas à 4 côtés. Ainsi le triangle ou une forme "penta" peut elle aussi générer une spirale de Fibonacci (Spirale d'Or, Golden Spiral). Une représentation concrète pour vous aider à mieux cerner la chose: ICI. Là ne s'arrête pas l'art de François Morellet, car les mathématiques sont un vaste champ d'exploration, rejoignant de nombreux autres domaines comme...la musique. Un élément provocant l'esprit et le stimulant dans sa recherche à LA solution.
Ainsi l'artiste, "le pythagoricien postmoderne", jongle avec les découvertes musicales de Pythagore reprises plus tard par Joseph Fourier dans ses développées. Les symétries et relations palindromiques, par exemple, ont été utilisées en musique pour créer des partitions sous forme de canons cancrizans, (le début de l'Offrande Musicale de J.S. Bach (crabes), qui a plus tard inspiré M.C. Escher, qui lui même a inspiré Morellet).

François Morellet pousse ici le spectateur, qu'il considère comme un génie, à une réflexion poussée sur les relations scientifiques et naturelles. La nature a souvent servi l'art, mais est ce que la corrélation entre science et nature peut y arriver à son tour ?

La relation entre les oeuvres de Libeskind et Morellet est purement scientifique. Pour être plus précis, elle est surtout mathématique. Dans la construction seulement. Car les deux artistes poussent à une certaine réflexion humaine sur la nature de la création. Outre les évidentes similitudes architecturales et structurelles des compositions, basées sur une géométrie complexe et étrange, la signification de l’œuvre laissée à l'appréciation personnelle du spectateur, pousse à la réflexion. Une réflexion contextuelle, formant un brainstorming joyeux, mettant en relation tant d'histoires que l'Histoire nous enseigne, tant de relations que la science offre à la nature, et une bonne leçon d'esthétique postmoderne.

http://www.daniel-libeskind.com/

Photo de Daniel Libeskind / François Morellet 5

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